Comment l’école discipline les corps

« On sait bien que le corps ne se nourrit pas que de pain. Il avale tout, y compris des couleuvres, les arêtes au fond de la gorge, et les humiliations et les peines, les mots qu’on entend et ceux qu’en vain on attend,   gifles   et   caresses,   baisers,   regards,   coups   de   latte, compliments   et   punitions.   De   cette   nourriture,   que   la   mémoire malaxe, imprime à jamais dans le souvenir ou éparpille dans l’ombre de l’oubli, le corps fait ses gestes, ses postures, son attitude vis-à-vis du monde et d’autrui, sa force créatrice parfois, son asthénie souvent, sa fatigue, ses tremblements et ses inhibitions. […] De l’enfance, on perd souvent la clé, laissant le corps dire tout seul, par ses douleurs, que  ce   que  l’on  a  dit  et  ce   qu’on  voulait  ou  aurait   dû  dire  ne coïncident pas. » – Robert Maggiori, Libération, 23/09/2004

Nous n’apprenons pas à être à l’écoute de notre corps. Il s’exprime pourtant en permanence, par des sensations et des émotions, qui nous apportent des messages sur nos besoins. Mais, comme notre attention est sans arrêt dirigée vers l’extérieur, nous ne l’entendons pas. Alors progressivement, il augmente le volume jusqu’à être entendu. Ca peut prendre des années pour qu’il soit enfin écouté. Des années durant lesquelles nous aurons été happés par le bruit du monde, sans prêter attention au murmure de notre corps. Des années qui auront laissé se développer les prémisses de différentes pathologies, en fonction de ce que le corps aura encaissé dans l’indifférence.

Car oui, bien trop souvent nous sommes indifférents à ce qu’il vit. La tête décide et le corps « il suivra ». Et en effet il suit. Mais à quel prix ? Il n’y a qu’à voir la masse de corps épuisés qui lâchent, en burn-out, pour mesurer la déconnexion que nous avons avec eux. Comment est-ce possible d’en arriver là ? C’est possible dans une culture qui valorise le cerveau au détriment du corps. Qui nous encourage à développer nos muscles ou à améliorer notre apparence physique, sans apporter plus de considération à nos ressentis. C’est possible dans une culture qui n’a pas confiance dans le corps, qui place l’intelligence dans le cerveau et nulle part ailleurs. Dans une culture, et une éducation, dont le but est justement de discipliner les corps. Dès notre plus jeune âge, nos corps sont pris dans un rapport de domination qui leur impose l’obéissance. Ils doivent se ranger, se conformer, se taire.

À l’école (j’inclus également sous ce terme le collège et le lycée), l’enfant devenu élève n’est pas libre de circuler et de se mouvoir comme il le souhaite : ses mouvements sont contrôlés et restreints. « La privation de mobilité et l’enfermement renvoient au problème plus général de la reconnaissance du statut du corps à l’école » dit Claude Pujade-Renaud[1].

En tant qu’élève nous ne pouvons souvent même pas aller nous soulager naturellement quand nous en ressentons le besoin : nous devons demander la permission qui peut nous être refusée. Dans ce cas, nous devons attendre que l’adulte nous permette de nous vider la vessie ou les intestins. Nous ne pouvons pas nous hydrater ou nous nourrir lorsque nous avons soif ou faim mais devons nous conformer aux décisions de l’adulte qui nous dit où et quand c’est autorisé. Nous sommes ainsi dépossédés de notre pouvoir personnel et de notre autonomie sur nos propres besoins physiologiques.

Nous ne pouvons pas parler quand nous avons envie et avec qui nous avons envie : nous devons demander la parole qui est restreinte au sujet et au format choisis par l’adulte. La salle de classe est un théâtre dans lequel le corps de l’enseignant s’affirme « dans une positivité écrasante » tandis que celui de l’élève « se dilue dans une négativité fantomatique. »[2].

« La « disciplinarisation » du corps et son dressage représentent des enjeux centraux dans l’organisation scolaire » explique Marie Gaussel[3]. « L’assiduité, la ponctualité, l’immobilité sont sans cesse contrôlées et le moindre déplacement est réglementé. Cette vision de l’école entravante est partagée par les élèves eux-mêmes qui comparent leurs corps, selon Claude Pujade-Renaud[4], auteure de référence sur ces questions, à celui d’un zombie passif dont le corps est à la fois présent et absent. Il ne faut ni bouger, ni s’exprimer sans permission, ni oralement, ni physiquement. Le corps est éduqué à la norme scolaire qui valorise l’intellect aux dépens du corps. 

La structuration même de l’espace de la classe semble emblématique d’un ordre scolaire qui place traditionnellement d’un côté des adultes, se tenant debout, en surplomb, et face à tous, et de l’autre des élèves en position assise, arrimés à un bureau, assignés aux regards, aux gestes et à la mobilité professorale. On évoque ici une forme de ritualisation scolaire qui agit sur les comportements en dictant des codes spécifiques à l’espace classe en général différents des codes familiaux. Ce dressage des corps serait dû à la méfiance qu’inspire le corps à l’institution scolaire qui envisage l’enfant, par tradition historique, comme un être à modeler, à redresser comme si les postures du corps, sa maîtrise, présageaient un apprentissage de qualité. »

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, « l’absence de mouvement est bien plus fatigante que trop de mobilité pour un enfant en pleine croissance » explique le docteur Guy Vermeil, cité par Elisa Lafay dans son mémoire de Master[5]. « Partagé entre l’exigence d’écoute immobile, le désir (ou plutôt  le besoin) de bouger et la crainte  d’être sanctionné,  l’élève  ne peut pas aborder les apprentissages avec la disponibilité d’esprit et la concentration nécessaires. L’insuffisance de mouvement est une carence grave, la plus grave de toute peut-être.»

Ainsi, même en restant dans la logique du système scolaire, ce contrôle des corps est absurde : il est connu et démontré que l’enfant apprend nettement mieux lorsque son corps est en mouvement, sollicité dans les apprentissages. Pourquoi alors cette immobilité forcée ? C’est qu’il ne s’agit pas tant d’apprendre des connaissances que d’apprendre à obéir. De faire régner la discipline telle qu’en parle Michel Foucault : « Ces méthodes qui permettent le contrôle minutieux des opérations du corps, qui assurent   l’assujettissement   constant   de   ses   forces   et   leur   imposent   un   rapport   de   docilité-utilité, c’est cela qu’on peut appeler « discipline » »[6].

Forcé de rester immobile, le corps de l’enfant se crispe, ce qui peut provoquer des maux variés : douleurs lombaires, maux d’estomac, tensions chroniques de la nuque, des épaules et du dos. Jusqu’à 9 ans, les enfants ne sont pas capables de soulager discrètement les crispations engendrées par leur posture tenue trop longtemps. Il leur faut modifier leur position pour pouvoir se relaxer en détendant un ou plusieurs muscles. C’est généralement à ce moment là qu’un « tiens-toi droit » ou qu’un « assieds-toi correctement » recadre le corps qui tente de ne pas souffrir.

« Sur huit heures de présence quotidienne à l’école, cinq heures se passent en classe, en général devant une table et assis à une chaise » constate Elisa Lafay[7]. « Sur une semaine de 24 heures de temps scolaire, seules 3 heures sont consacrées à l’éducation physique et sportive, ce qui laissent 21 heures de posture assise contrainte, pendant 36 semaines par an. Pour un adulte, cela paraît déjà long… pour un enfant, c’est presque contre-nature. Et pourtant, nos élèves passent ainsi la majeure partie de leur enfance, respectant une autorité qui, pour leur bien, semble négliger un pan indispensable de leurs besoins. D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement de rester immobile, mais surtout d’adopter la «bonne» posture. »

Cette bonne posture, sans qu’elle soit clairement définie, regroupe plusieurs attendus qui semblent se perpétuer : être assis droit et immobile, ne pas parler en même temps que l’enseignant, lever la main si l’on souhaite demander la parole. Le geste est normalisé et le façonnage entamé dès la Maternelle s’est incarné dans le corps. Les enfants doivent apprendre, intégrer et respecter les nombreux codes qui régissent leur posture corporelle et jusqu’à l’expression de leur visage, qu’ils apprennent à contrôler, sous peine de se voir considérés comme irrespectueux ou insolents. Cette posture, loin d’être indispensable à l’apprentissage, est en revanche un indicateur clair de la compréhension et du respect des règles de l’école : « l’école   prend   donc   le   contrôle   sur   les   corps   des   élèves,   et   justifie   cette maîtrise   par   les   apprentissages : il   faudrait   apprendre   à   tenir   son   corps   pour   pouvoir apprendre, ce qui permet dans le même temps, d’intégrer les règles de discipline de l’école. » [8]

La table et la chaise forment l’essentiel du mobilier qui cadre l’espace dans lequel, en tant qu’élèves, nous sommes enfermés. Souvent inadaptées à nos différentes morphologies, elles ne laissent voir à l’enseignant que le haut de notre corps : c’est cette partie supérieure, où culmine le cerveau, à laquelle il s’adresse. Le reste de notre corps et ses besoins sont ignorés, les émotions évacuées. C’est à travers nos visages et nos attitudes, malgré l’ennui ou la résistance intérieure que nous réprimons, que nous tentons d’exprimer le désir de savoir que souhaite tant voir l’enseignant sur le visage de ses élèves.

Comment ces corps disciplinés pourraient-il savoir – un savoir incarné dans la chair et pas juste théorique – ce que signifie le consentement ? Comment pourraient-ils savoir qu’il n’est pas normal de contraindre le corps de quelqu’un d’autre, alors qu’eux-mêmes sont contraints chaque jour pendant des heures ?

Même pendant les récréations, nous évoluons dans un espace clos souvent recouvert d’un revêtement qui nous empêche d’interagir avec les éléments naturels et les autres êtres vivants (terre, eau, végétaux, animaux). Nous devons nous mouvoir dans l’espace selon les limites imposées par les adultes : parfois interdiction de courir et de sauter, obligation de se mettre en rang ou de s’aligner à un certain endroit.

Dans son ouvrage « Besoin de nature », Louis Espinassous[9], prend l’exemple des 8 millions d’enfants hyperactifs traités par psychotrope aux Etats-Unis : « j’affirme que tous les enfants ont un immense besoin de faire fonctionner tout leur être psychocorporel, de faire fonctionner leurs muscles, leur charpente osseuse, leur sens, de grandir et d’apprendre avec leur corps, de jouer, de faire, de marcher dans la nature. J’affirme qu’entraver les enfants dans leur corps et considérer que « remuer les mains et les pieds, se lever, courir, grimper partout, avoir du mal à se tenir tranquille, agir comme si l’on était monté sur ressort » sont des troubles mentaux, est monstrueux. Arrêtons d’enfermer et d’entraver les enfants dans leur corps et leur sens, libérons-les. »

Notre façon de discipliner les corps des enfants est tout sauf écologique. Elle ne peut se justifier que si notre objectif est d’enseigner l’obéissance à l’autorité. Cette même autorité qui veut imposer l’école obligatoire. Et la boucle est bouclée.


[1] Pujade-Renaud, Claude, Le corps de l’élève dans la classe, Paris, L’Harmattan, 1983 (p. 58)

[2] Pujade-Renaud, Claude, Le corps de l’élève dans la classe, Paris, L’Harmattan, 1983

[3] Marie Gaussel, Quelle place pour le corps adolescent au collège ? paru dans « Le Monde de l’éducation » le 2 juillet 2019. En ligne : https://eduveille.hypotheses.org/15364#more-15364

[4] Claude Pujade-Renaud, Le Corps de l’enseignant dans la classe, L’Harmattan, 1983

[5] « Le corps de l’élève en classe. Maîtrisé pour mieux apprendre ? » Mémoire de Master MEEF d’Elisa Lafay, ESPE, Académie de Paris, 2017-2018

[6] Foucault, Michel, Surveiller et punir, 1975

[7] « Le corps de l’élève en classe. Maîtrisé pour mieux apprendre ? » Mémoire de Master MEEF d’Elisa Lafay, ESPE, Académie de Paris, 2017-2018

[8] « Le corps de l’élève en classe. Maîtrisé pour mieux apprendre ? » Mémoire de Master MEEF d’Elisa Lafay, ESPE, Académie de Paris, 2017-2018

[9] Louis Espinassous. Besoin de nature.

3 commentaires sur “Comment l’école discipline les corps

  1. J aime bcp le constat pose dans cet article et en même temps je me sens bien démuni pour imaginer une alternative… Le mot qui me.vient est anarchie dans le sens où on pourrait agir pour son propre équilibre tout en prenant soin de l’autre. Mais malheureusement ce concept me semble plus que jamais une utopie… Merci Emmanuelle Araujo pour ton texte cependant…

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