Pourquoi je réunis des inconnus pour discuter de la mort

Hier soir j’animais mon troisième café de la mort, en visio. Et je suis à chaque fois émerveillée par la magie qui s’y produit. Des personnes qui ne se connaissent absolument pas se retrouvent, en quelques minutes, à partager des choses intimes de leurs vécus et de leurs croyances. Je trouve ça beau. Puissamment beau. Et j’ai envie de témoigner de pourquoi je fais ça et pourquoi je crois que c’est important.

Sortir la mort du tabou

Mon premier élan, c’est de lever les barrières autour d’un tabou. Je crois que parler de tout aide à mieux vivre tout. Et que les non-dits et les peurs de parler peuvent être la cause d’une grande souffrance, de solitude, d’incompréhension et de honte. Comment savoir si ce que je vis est « normal » si je n’ai personne avec qui échanger dessus ? Comment apprendre, comment m’ouvrir à la diversité des expériences et des possibles ?

A notre époque et dans notre société, ce qui relève de la maladie, de la vieillesse et de la mort est souvent écarté, relégué à la sphère médicale. La jeunesse apparente est glorifiée, la santé physique aussi. Ce n’est que lorsque ma maman a été diagnostiquée d’un cancer que j’ai vraiment été en contact avec la maladie grave, la fin de vie, la mort et le deuil.

Alors je me suis mise à dévorer les bouquins et conférences de Christophe Fauré – précieux soutiens – à me renseigner sur le mourir autrement, avec des sites web, des podcasts… Et j’ai senti que tout ça frétille. Bourgeonne. Que la mort est prête à se réinviter dans nos vies, si nous voulons bien lui accorder de la place.

Mettre du sens dans nos vies

Quand j’étais enfant, le sujet de la mort était assez présent dans ma conscience. J’y pensais régulièrement. Et je trouvais ça incroyable que ça ne fasse pas la Une des journaux, qu’on n’en parle pas spécialement. On aurait dit que tout le monde trouvait ça anodin de mourir un jour et que ça ne préoccupait personne en particulier. Il me semblait au contraire que c’était un fait à mettre au centre de ma vie. Car quand je regarde en face la réalité qui est que je vais mourir un jour, qu’est-ce que je fais avec ?

Mon expérience personnelle, c’est que je goûte chaque instant avec plus de densité. Plus d’intensité. Je suis plus attentive. Je ne me prends pas la tête avec ce qui me semble futile. Je sais déjà que ma vie est trop courte pour vivre tout ce que j’aimerais vivre, pour explorer chaque recoin de ce monde et assimiler toutes les connaissances que j’aimerais apprendre. Alors j’accepte les limites de mon existence et je m’emploie à trouver du sens à chaque seconde. Je ressens la gratitude d’être vivante. Je reçois le cadeau de cette vie qui m’est donnée depuis ma naissance. Et je cherche comment je peux contribuer à la magnifier, pour moi et pour les autres.

Tous égaux car tous mortels

Ce que j’aime dans ces espaces-temps privilégiés où l’on parle de la mort, c’est que nous ne pouvons pas tenir des rôles. Il est difficile de tricher avec la mort. Personne ne gagne. Personne n’est au-dessus des autres. Nous nous retrouvons toutes et tous face à cette réalité inéluctable, unis par la seule certitude que nous puissions avoir : un jour chacune et chacun d’entre nous mangera des pissenlits par la racine. Ca calme, je trouve. Ca descend du piédestal. Et en même temps, ça relie. Chaque personne se dévoile dans son authenticité, avec ses doutes, ses expériences douloureuses, ses croyances en construction… Nous parlons de la mort de ceux qui nous sont chers. De notre propre mort, aussi. De comment nous la souhaitons. De dignité. De ce que nous voulons et ne voulons pas. De ce que nous avons réussi à faire en accompagnant nos proches et ce que nous n’avons pas réussi. De ce que nous aurions aimé. De ce que nous avons appris. De comment survivre à une mort brutale. De comment nous voyons ce grand passage et ce qu’il y a, ou pas, derrière. De ce que ça nous dit de ce qui est important pour nous, maintenant, sans attendre. De ce que nous voulons dire tant qu’il est encore temps. De ce que nous voulons laisser à nos enfants. De comment nous voudrions que la société évolue…

Accueillir ensemble nos émotions et notre vulnérabilité

Très précieux de pouvoir partager des ressentis intimes, d’être accueilli avec nos émotions avec du respect et de l’empathie. Surtout sur un thème encore tabou…et puis des moments de rire aussi, la vie est là avec sa puissance… merci.

C’est une participante à l’un de mes cafés de la mort qui me remerciait ainsi récemment. Ce que j’aime aussi avec cette proposition, c’est que les émotions sont les bienvenues. Elles peuvent s’exprimer ou ne pas s’exprimer, il n’y a aucune obligation. Mais quand elles pointent le bout de leur nez, elles ont de la place pour juste être.

Une autre participante nous a confié que depuis le décès d’une de ses proches il y a quelques années, elle n’avait pas d’espace pour en parler ni exprimer ses émotions. Que ses interlocuteurs essayaient de changer de sujet en lui disant d’éviter de ressasser. C’est que, je crois, de nombreuses personnes ont peur et sont mal à l’aise devant les émotions douloureuses, les leurs et celles des autres. Nous n’avons pas appris à les accueillir, nous craignons de sombrer avec.

Voilà pourquoi j’adore ouvrir un espace où il est possible de venir avec ses émotions. Et j’ai confiance que nous les accueillerons, ensemble. Les larmes qui coulent ne sont que la vie qui s’exprime, le flot de la vie qui se libère à travers nous. Elles nous mettent en lien avec notre humanité, elles sont un cadeau pour le monde en même temps qu’elles soulagent la personne qui pleure.

Réapprendre à accompagner nos mourants

A tout avoir médicalisé, nous avons arrêté de transmettre des savoirs essentiels, qui perdurent dans d’autres sociétés, d’autres pays. Parler de la mort, c’est aussi se familiariser avec, l’apprivoiser d’une certaine manière. Et donc se préparer aussi à pouvoir accompagner quelqu’un pour qui l’heure est proche. Savoir quoi dire, les mots et les gestes, les silences, la présence et l’absence. Recontacter notre tendresse pour dire au revoir en douceur. Parler d’amour même maladroitement. Tenir la main au fond des abysses, respirer et s’en remettre à plus grand que soi quand viendra le moment.

Et puis quels rites, quelle cérémonie, quelles procédures… Comment réinventer les funérailles pour qu’elles correspondent à ce qui a du sens pour nous.

Reconnaître le deuil

Même si le but d’un café de la mort n’est pas d’être un espace thérapeutique ou de soutien aux personnes endeuillées, je crois que parler de la mort amène aussi plus de conscience sur les épreuves que traversent la plupart d’entre nous. Des épreuves pour lesquelles nous avons peu de signes extérieurs de reconnaissance. Ayant perdu la tradition de se vêtir en noir pour signifier son deuil, nous n’avons plus de moyen de savoir qu’une personne est particulièrement vulnérable parce qu’elle vient de perdre un être cher. Nous n’avons plus forcément le réflexe d’en prendre soin et de lui offrir notre compassion et notre soutien. Chacune et chacun vit son deuil de son côté, sans que le collectif ne l’aide à cheminer en lui offrant des points d’appui. J’aimerais contribuer à ce que ça change aussi à ce niveau là (j’en profite pour partager une excellente ressource à ce sujet). Pour ma part, dans le doute, je préfère prendre soin de tout le monde, parce que je ne sais pas ce que chaque personne a vécu, que ce soit  un deuil , une maladie, un handicap ou une autre de ces épreuves de la vie qui font que le quotidien peut être terriblement difficile.

J’aime que le café de la mort nous rapproche, nous permette de mettre collectivement de la conscience sur ces vécus intimes si profondément bouleversants.

Rire, aussi

Je pratique le chamanisme depuis plusieurs années et s’il y a bien quelque chose qui m’a frappée, c’est que j’ai trouvé beaucoup d’humour dans le monde des esprits. Je m’imagine la création comme un grand éclat de rire cosmique. Un grand éclat de rire baigné dans une vallée de larmes. Le tragique et le magnifique. Oui, on peut se marrer à un café de la mort. Nous, humains, avons cette incroyable capacité à rire même sur un sujet qui pourrait sembler si morbide. Et c’est bon ! C’est tellement bon d’y amener de la détente, du pétillant, de la légèreté, de la joie ! J’aime que nous puissions parler de la mort joyeusement. A la fin du café de la mort d’ailleurs, les personnes se sentent souvent joyeuses, apaisées, reliées, remplies. Et un mot revient, encore et encore : merci !

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