Les pieds dans le plat : mes tarifs, ou quel monde je veux construire

Hier matin, j’ai reçu une newsletter dans laquelle une personne qui travaille dans le développement personnel proposait un atelier en ligne de 2h pour 188 euros. Ça m’a choquée. Je n’ai pas compris ce tarif. Je me suis dit que cette personne s’adressait à un public aisé dont je ne fais pas partie et dont beaucoup de gens ne font pas partie. Et ça m’a rendue triste parce que je rêve d’un monde où nous essayons de nous entraider les uns les autres sans que l’argent soit une barrière.

Il y a une tendance dans l’entrepreneuriat qui dit (en gros) que lorsqu’on prend confiance en soi on monte ses tarifs parce qu’ils reflètent la valeur qu’on accorde à soi et à son travail. Je ne suis pas d’accord avec ça. Pour moi les tarifs sont indissociables de la société que je veux contribuer à construire. C’est de ça dont je veux parler dans cet article.

Le tarif, reflet de la qualité ? Je ne partage absolument pas cette croyance, pourtant très en vogue chez les entrepreneurs. Je suis d’accord pour dire qu’il est important de rémunérer le travail à sa juste de valeur, de reconnaître les investissements qui ont été fait, le temps de travail, les compétences, les frais, les cotisations sociales, etc.

Mais un tarif élevé n’est en aucun cas un gage de qualité (même si ça peut l’être, mais ça n’est pas automatique). C’est flagrant dans l’industrie du luxe où les marques font payer… essentiellement la marque. Prenons par exemple le costume Kenzo à 990 € du groupe LVMH : il était initialement fabriqué à Poix-du-Nord où il revenait, matière première et main d’œuvre comprises, à 80 € en sortie d’usine. Pas assez de marge au goût des actionnaires qui ont préféré délocaliser sa fabrication en Pologne pour un coût de 40 €. Soit une marge de 950 € (96%). Reflet de la qualité ou des dividendes ?

A contrario, j’ai reçu gratuitement des câlins, des massages et des plats préparés avec amour dont je ne tarirais pas d’éloges ! Je connais un restaurant fort sympathique où les gérants pratiquent de petits prix dans un souci d’accessibilité, tout en servant une savoureuse cuisine locale, en grande partie bio. Et j’en connais d’autres dont les prix sont plus élevés mais qui n’hésitent pas à servir du décongelé…

Je pratique des tarifs plutôt bas par rapport à ce qui se fait dans mon domaine professionnel. Pourtant je sais que je propose des prestations de valeur, dans lesquelles je mets toutes mes compétences et tout mon cœur. Et je me réjouis que la qualité de mes services ne soit pas proportionnelle à un chiffre. Je n’aimerais vraiment pas corréler mon investissement dans un atelier ou ma capacité d’empathie dans une médiation à une quantité d’argent. C’est heureusement dissocié, dans la mesure, bien sûr, où j’arrive à avoir des revenus suffisants pour vivre une vie qui me convient.

Et ça soulève un autre point important.

Dans la volonté de pouvoir offrir mes services au plus grand nombre sans trier par le porte-monnaie, j’ai démarré en me bradant. J’avais tendance à regarder ce qui se faisait ailleurs et à choisir le tarif le plus bas de la fourchette (voire même un peu en dessous). Parce que j’ai si souvent eu l’expérience de donner sans compter, pendant des années. De bosser sans compter. Élève, étudiante, militante, bénévole. Quand les rétributions se faisaient en notes, en classement ou bien à la sensation de faire sa part pour une cause. Et puis dans le monde de mes rêves, il n y a pas besoin de « gagner sa vie » : on a tous un salaire à vie ou quelque chose de ce genre-là. Sauf que la réalité actuelle est différente…

Clairement, je le vois aujourd’hui, mes tarifs étaient trop faibles pour me permettre de vivre un jour décemment de mes activités. Mon engagement était devenu du sacrifice. Ce n’était pas juste pour moi, parce que je ne recevais pas à la hauteur de ce que je donnais. J’étais en déficit et je m’épuisais petit à petit.

Il m’a fallu cheminer encore un peu pour comprendre que si je ne prenais pas bien soin de moi, si je ne me donnais pas ce dont j’avais besoin, non seulement je me lésais moi mais je lésais aussi mes clients. Parce que ma prestation n’est pas la même si je me sens fatiguée et que je tire sur la corde. De plus, je me suis rendue compte que quand le prix que je demandais n’était pas assez pour moi, j’avais des attentes envers les gens. Comme si quelque chose en moi percevait le déséquilibre et cherchait à le compenser. Inconsciemment, j’attendais une rémunération supplémentaire en nature, par exemple dans le fait d’être remerciée ou de recevoir des félicitations. Et si ça ne venait pas, j’avais de la rancune.

J’ai réalisé que mon prix juste, c’est celui où je me sens détachée car je suis suffisamment rémunérée, ce qui me permet de lâcher toute autre attente. Et alors je peux vraiment donner mon meilleur sans arrière-pensée parce que j’ai reçu ce dont j’ai besoin. J’ai déjà de la gratitude et cela me porte, me donne de l’énergie et de la confiance.

Plus pragmatiquement, j’ai appris à calculer ce prix juste en additionnant mes frais fixes, variables, investissements, charges… J’adapte également mes tarifs au territoire dans lequel je suis et au public que je souhaite toucher. Vivant en Aveyron, je sais que les revenus moyens des gens sont assez faibles comparativement à une grande ville. Sur ces éléments là, je n’ai pas tellement de marge de manœuvre. Là où j’estime que j’en ai, c’est sur mon niveau de revenus. Quelle rémunération je souhaite percevoir ? Est-ce que je cherche à atteindre « les 100K » annuels comme je le vois clamé sur tant de pubs à destination des entrepreneurs ?

Non. Je cherche simplement à avoir suffisamment pour vivre confortablement, le plus en accord possible avec mes valeurs. Ce « confortablement » est évidemment extrêmement subjectif. Dans mon cas il se doit d’être compatible avec mes convictions écologiques et sociales, c’est-à-dire par exemple que je ne souhaite pas avoir une grosse voiture. J’ai un minimum qui me convient pour vivre décemment et qui suffit à mon bonheur. Ce minimum est en adéquation avec le territoire sur lequel je vis. J’ai choisi d’habiter en milieu rural notamment pour baisser mes dépenses.

Il semble là que je rentre dans des considérations très personnelles et on pourrait se demander pourquoi. Je tiens à en parler parce que derrière cette question des tarifs, il y a bien celle des revenus. Et je ne suis pas d’accord pour dire que ça relève du privé et que chacun est libre de faire comme il le souhaite. La question est celle de comment nous souhaitons vivre, à quel niveau de vie. In fine, sur une planète aux limites finies et aux ressources limitées, ce choix est politique. D’autant plus à l’heure où notre survie collective en tant qu’espèce sur cette planète est plus que jamais menacée par nos choix irresponsables. Construire un nouveau monde c’est aussi accepter d’aller regarder à cet endroit, parfois tabou, l’intérieur de notre portefeuille et ce qu’il y a derrière.

Je ne crois pas à la pensée magique que « l’abondance est partout » et qu’il suffit de le vouloir pour créer de la richesse matérielle. Étonnamment je constate que les personnes qui tiennent ce discours semblent avoir un compte en banque particulièrement en bonne santé. La crise écologique est justement là pour nous rappeler qu’il existe des limites, que tout n’est pas possible ou en tout cas pas pour tout le monde. Lorsque j’utilise des ressources non renouvelables, d’une part elles ne sont plus disponibles pour quelqu’un d’autre, et d’autre part les éléments de matière première ne peuvent plus jouer leur rôle de base dans les écosystèmes, contribuant bien souvent à les détruire et à scier la branche sur laquelle nous sommes assis.  Je ne veux jamais oublier cela dans tous mes choix, y compris lorsque je décide du tarif de mon prochain stage.

Quel monde voulons-nous construire ? Est-ce que nous voulons suivre les injonctions du XXIème siècle : « dépasser ses limites », « sortir de sa zone de confort », « atteindre des objectifs ambitieux », « passer au niveau supérieur » voire « devenir inarrêtable » ?

Si je trouve beau et inspirant de relever des défis et d’atteindre ses rêves, je m’inquiète de l’idéologie véhiculée par ce type de discours. Un discours de la croissance, dans la même veine que celui que nous entendons tous les jours dans la bouche des éditorialistes au sujet de l’économie ou de la politique à mener. Un discours qui ne prend pas en compte les limites physiques et réelles de notre fragile espèce humaine et de la planète qui l’accueille. Un discours qui conduit à la surexploitation des ressources naturelles et humaines menant tout droit à l’effondrement collectif et au burn-out individuel.

Chaque année, le « jour du dépassement », celui où nous avons consommé la totalité de ce que la Terre est capable de renouveler en un an, arrive de plus en plus tôt. La température, le taux de CO2 et les pollutions de toutes sortes « dépassent les limites ». Les orangs-outans, chassés de leurs forêts remplacées par des plantations de palmiers à huile, « sortent de leurs zones de confort ». Le CAC 40, machine à broyer des vies humaines pour les transformer en billets de banque, « atteint des objectifs ambitieux ». La fonte de l’Arctique « passe au niveau supérieur », de même que le niveau de la mer ou la fréquence des sècheresses. Et il semble bien, en effet, que les bouleversements écologiques et climatiques en cours « deviennent inarrêtables ».

Le refus de mettre des limites à l’accumulation de biens matériels et à l’utilisation des ressources mène l’humanité à sa perte. Parallèlement, de plus en plus de personnes souffrent de dépression, d’anxiété ou d’épuisement. Comment s’en étonner, lorsqu’elles voient et entendent tous les jours autour d’elles, via la publicité, des images de corps et de modes de vie inatteignables (et au fond pas forcément désirables) vers lesquelles elles devraient tendre pour réussir ?

Cette idéologie de la croissance à tout prix, c’est aussi la concurrence de tous contre tous, voire de chacun contre lui-même. Celui ou celle que vous étiez hier ou même que vous êtes aujourd’hui n’est « pas assez », ne suffit pas : il vous faut vous dépasser. Toujours plus haut, toujours plus loin. Réaliser vos rêves, même s’il s’agit d’acquérir une voiture de sport luxueuse à 300 000 euros. La conscience de l’impact écologique et social vient rarement s’inviter dans les séances de coaching. A mon niveau, je refuse de reproduire cette idéologie de croissance infinie et de « moi d’abord ».

Je vois bien qu’augmenter mes tarifs me permettrait d’améliorer considérablement mon niveau de vie. Mais je ne veux pas jouer à ce jeu là. Je souhaite contribuer à construire un nouveau monde, ici et maintenant, où la qualité n’est pas réservée aux comptes en banque bien garnis. Alors c’est vrai, ça a l’air tellement plus simple de juste faire des tarifs élevés et puis voilà, que ceux qui peuvent payer payent et les autres tant pis. Mais ce n’est pas mon rêve.

Je crois, et je suis loin d’être la seule, que nous avons besoin d’une profonde transformation à tous les niveaux afin d’éviter la catastrophe. Que ce soit au niveau des relations humaines, de l’éducation, de la production alimentaire, des manières d’habiter, de se chauffer, de cuisiner, de se déplacer… Et aussi dans la relation que nous entretenons avec l’argent. Est-il vrai que mon estime de moi se reflète dans un tarif ? Je ne le crois pas. Que pour construire une vie de paix j’ai besoin d’une certaine somme sur mon compte en banque ? Non plus.

Je me sens souvent triste et en colère lorsque je vois des stages que j’estime hors de prix ou des campagnes marketing que je trouve agressives, y compris venant de personnes qui prônent « l’éveil des consciences »… Heureusement il existe aussi et déjà des tentatives de faire différemment : participation consciente, co-responsabilité financière, transparence, dialogue, monnaies libres, troc… Cela me donne de l’espoir.

J’ai l’espoir aussi avec cet article de contribuer à libérer la parole sur ces sujets. D’ouvrir grand les fenêtres de nos tableurs Excel ou Open Office et de nous asseoir ensemble pour bâtir une économie nouvelle. C’est à ce prix – fût-il élevé – que nous pourrons peut-être continuer à vivre durablement, en prenant soin des autres et de la planète.

4 commentaires sur “Les pieds dans le plat : mes tarifs, ou quel monde je veux construire

  1. Merci pour ce billet qui met des mots sur mon ressenti concernant ces pratiques liées à l’entreprenariat, qui souvent me laissent un goût amer quand je les vois vantées ou pratiquées. Cette sorte d’aveuglement immoral qui dit qu’on n’a qu’à se donner le droit de gagner beaucoup d’argent parce qu’on le vaut bien… euh oui, mais quid de la société qu’on veut voir émerger? Quid de celles et ceux qu’on veut aider et qui sont dans le besoin parfois…? Parfois cela me révolte profondément alors merci pour la justesse de votre propos.
    Je vous lis régulièrement depuis que j’ai découvert votre article « L’enfance, le chaînon manquant » qui pour moi est un texte majeur, au point que je pense en parler comme source d’inspiration dans l’un de mes prochains articles sur le site consacré au podcast que j’ai créé – la force de la non-violence – (vous pouvez aller écouter si le coeur vous en dit 😉 https://force-nonviolence.fr/). J’aime beaucoup votre approche, merci.

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    1. Merci beaucoup Célia. Je suis heureuse que cet article vous ait plu. Et encore plus heureuse que vous aimiez celui sur l’enfance. Je suis en train d’en faire un livre. Je l’avance en même temps que je développe le reste de mes activités, tranquillement. J’irai voir votre site avec plaisir.

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