« La première atteinte à la nature est faite à la nature humaine »

Ce texte est la transcription écrite d’une vidéo en direct que j’ai publiée sur Facebook en mode public le 11 juin 2020. Le style est donc différent d’un article que j’aurais écrit directement. Si vous préférez le format vidéo, vous pouvez la visionner en bas de cette page.

L’écoféminisme est un courant politique qui met en relation l’oppression des femmes et la destruction de l’environnement naturel. C’est un mouvement qui m’intéresse par sa radicalité, dans le sens qu’il va à la racine, ou tout du moins il essaie. Sauf que justement il n’y va pas complètement. Et jusqu’ici je n’ai pas trouvé de mouvement qui fasse ce pas supplémentaire, qui aille plus loin. Pour moi, il manque clairement la question de l’enfance et de l’éducation en général. Car si on en arrive à une société qui maltraite les femmes et la nature, c’est parce qu’à la base, très largement, on maltraite les enfants.

En écologie politique, on ne parle pas de l’enfance et c’est un manque énorme car on se coupe de la base, de l‘essentiel. Se saisir de cette question implique pourtant d’aller encore plus à la racine que l’écoféminisme. Ca va plus loin d’intégrer les enfants dans la pensée politique écologiste. C’est vraiment le chaînon manquant.

On dit qu’on ne naît pas femme, on le devient. On ne naît pas féministe, on le devient. On ne naît pas destructeur de la nature, on le devient. On ne naît pas conjoint violent, on le devient. Tous ces « on le devient », de quoi ça parle ? De l’enfance. De ce que nous subissons quand nous sommes des enfants, c’est-à-dire des êtres humains au stade le plus vulnérable qui soit. Chacun d’entre nous arrivons petit humain, innocent, vulnérable dans cette société. Et nous allons nous imprégner des valeurs, des comportements, des modes de vie… tout cela va façonner notre rapport au monde, la manière dont nous allons nous construire et les comportements que nous allons avoir quand nous serons adultes.

C’est un problème si on occulte ça dans nos réflexions politiques, si on occulte ça quand on pense à la destruction de l’environnement, à l’oppression des femmes et de manière plus générale à toutes les formes de discrimination et d’oppression (je pense notamment aux racismes, dans la période actuelle).

Car toutes les personnes exerçant une oppression ou une violence ont été des enfants, toutes les personnes victimes ont été des enfants. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça implique ? Il faut aller regarder ce qu’il se passe pour les enfants. Comment sont-ils regardés ? Comment sont-ils considérés ? Comment sont-ils traités ? Pour moi c’est là qu’est le nœud central que nous avons à regarder collectivement, attentivement, pour changer notre regard.

Car en le faisant nous allons nous rendre compte que notre vision globale de l’être humain est négative. Que dans notre vision l’enfant est imprégné d’une sorte de pêché originel. Il va falloir le corriger, le dresser, l’éduquer, le conduire sur le bon chemin, le diriger. C’est comme si collectivement nous avions peur de ces êtres qui naissent innocents, porteurs de beauté et de vulnérabilité. Et donc que nous faisions en sorte que la nature primordiale de cet être là ne puisse pas s’exprimer. On va la réprimer, on va mettre l’enfant à l’école, l’enfermer, lui donner des comportements à suivre, lui interdire d’exprimer simplement sa nature originelle. On va exercer des violences contre lui. Pour rappel, 80 à 90% des enfants du monde subissent de la violence, souvent sous des formes très brutales et douloureuses, notamment la flagellation et la bastonnade. Les violences verbales, psychologiques, physiques sont extrêmement répandues. En France en 2020 les enfants sont encore très majoritairement traités de manière violente. Une violence banale, banalisée, parce qu’elle est tellement intériorisée par notre propre vécu que nous ne nous en rendons même pas compte.

Politiquement nous ne nous rendons pas compte non plus d’à quel point l’enfance est une question clef, que c’est par là qu’il faut commencer. Si on ne prend pas en compte sérieusement cette question là, on n’a pas d’espoir. On n’a pas d’espoir parce que pour le reste on s’y prend trop tard. Le mal a été fait à la racine, il a été fait sur les enfants.

Il faut aller à cet endroit là pour apprendre : c’est quoi la nature humaine ? Qu’est-ce que c’est, avant qu’on la violente, qu’on l’enferme ? Avant qu’on lui donne des comportements à reproduire pour bien intégrer la société patriarcale, bien intégrer la société capitaliste ?… C’est comment à la base ? C’est quoi l’élan de vie ? Qu’est-ce qu’il y a derrière ? Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur du cœur d’un petit être humain ? Et qu’est-ce que ça donne si on le laisse s’épanouir, en confiance, et qu’on n’essaie pas à tout prix de canaliser, de contraindre et de modifier cette nature là ?

La première atteinte à la nature est faite à la nature humaine. Ensuite, l’enfant va se développer et reproduire des choses qu’il a vécues. Il va se retrouver bien intégré à la société patriarcale, capitaliste, productiviste, destructrice de la nature.

Nous avons la vision que la nature humaine est mauvaise. J’aimerais qu’on la change, qu’on réhabilite notre vision de chaque être humain, la vision qu’on a de nous-mêmes et les uns des autres. Que nous nous rendions compte que nous sommes tous porteurs d’une beauté immense. Que nous avons tous les mêmes aspirations à la liberté, au bonheur, à l’égalité, au respect, à la joie… depuis notre petite enfance. Et qu’on prenne conscience de ce qu’on fait aux enfants. De comment on altère leur nature, on l’abîme. Et comment cela va aboutir à une société où les êtres humains altèrent la nature et l’abîment, parce que la leur (de nature) a été abîmée.

Ceci est un cri du cœur. Parce que je ne vois rien sur ce sujet. Aucun mouvement qui lie l’enfance et l’écologie de cette manière, ainsi que les différentes oppressions systémiques.

Demandons-nous : est-ce que les comportements violents que nous adoptons viennent naturellement parce que l’être humain porte en lui la violence, la destruction, l’envie d’opprimer les autres ? Ou bien est-ce parce qu’il a été blessé par ce qu’il a subi dans son enfance qu’il va avoir ces comportements là ? Pour moi, c’est la deuxième réponse. Olivier Maurel le démontre magistralement dans son ouvrage « Oui la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires ».

Je fais une invitation collective à mettre la focale sur cette question de l’enfance et de l’éducation. Parce que c’est primordial dans tous les sens du terme. Etre enfant est la première chose que je vis en tant qu’être humain. C’est le cas pour toutes et tous. Qu’est-ce qu’il se passe entre cette période là de mon existence et l’âge adulte, où je vais avoir des comportements respectueux – ou pas – des autres et de l’environnement ? Je vous invite à lire mon précédent article de blog où je développe ce sujet.

Aujourd’hui, ne pas prendre au sérieux cette question là, c’est passer à côté de l’essentiel, de la base, de ce qui est notre plus grand espoir et notre plus grande chance. Parce qu’à chaque nouvelle naissance, un nouvel être humain arrive au monde et tous les espoirs sont permis, pour peu qu’on prenne soin de sa nature, qu’on la laisse s’exprimer, qu’on lui laisse de l’espace. Pour peu qu’on ne l’amène pas à reproduire encore la société patriarcale capitaliste. Pour peu qu’on fasse confiance à cette nature humaine, à la coopération spontanée que développent les enfants, à cet immense amour qu’ils ont à donner (et qu’ils ont besoin de recevoir). Les enfants ont besoin de confiance et en même temps ils font confiance d’une manière incroyable.

Toute la beauté de ce nouveau monde que nous appelons de nos vœux, le « monde d’après », est déjà incarnée par les enfants. Ils incarnent la créativité, la coopération, le respect, la curiosité, l’ouverture… Toutes ces valeurs humaines sont déjà là chez eux et aussi en nous. Nous n’avons pas besoin d’aller les chercher loin, de les inventer, de trouver je ne sais quelle méthode pour y arriver. C’est déjà là.

La question est : comment fait-on pour juste laisser ça s’épanouir sans tout abîmer ? J’y vois un rapprochement avec la permaculture, où l’idée est de laisser faire la nature, de lui faire confiance et de simplement l’accompagner à ce qu’elle se développe de la manière la plus harmonieuse possible. C’est la même chose pour les enfants. On va les laisser développer leur nature propre. On ne va pas tailler des buissons en carré, arracher ce qu’on va considérer comme des mauvaises herbes parce que leur façon de pousser ne nous convient pas, tout passer à l’herbicide… Parce que ce n’est plus la vie, ça.

Il y a un besoin de respecter, d’accueillir et d’accompagner la vie, l’élan de vie qui est présent dans chaque être humain depuis sa naissance. Et c’est par là qu’on va voir directement le monde d’après. « Un autre monde est possible, il est dans celui-ci » dit le poète. Et il est sous nos yeux, tous les jours. Chaque nouvelle génération, chaque nouvel être humain en est porteur.

C’est à nous de changer notre manière d’accompagner l’entrée dans la vie des êtres humains, notre regard sur eux, la confiance qu’on peut leur témoigner, l’amour et le respect qu’on peut leur donner. À nous de stopper toutes les violences, notamment les violences éducatives ordinaires (VEO).

En faisant ça, à la fois nous allons permettre à la nouvelle génération de pouvoir grandir en participant au monde qu’elle va créer, semblable à qui elle sera, pleine de joie, de confiance, de vie. Et à la fois ça va nous guérir. Nous les adultes, ça va nous guérir parce qu’on va pouvoir se connecter à ce qui est si précieux au fond de nous. On va pouvoir se connecter à toutes ces belles valeurs qui vivent en nous, qui ont juste été mises en sommeil, enfouies, amputées, abîmées…

L’écologie politique doit absolument se saisir de la question de l’enfance. C’est primordial, fondamental.

L’écoféminisme en contient des germes mais ne va pas assez loin dans cette dimension. Ayons le courage d’aller plus loin. Ayons le courage de regarder nos enfants. Ayons le courage de regarder notre propre enfance, l’enfant que nous sommes encore à l’intérieur, toutes ses aspirations, tous ses espoirs. Voyons que nous sommes toutes et tous beaux, que nous avons cette beauté là des enfants au fond de nous. Nous avons à prendre conscience que nous avons déjà tout ce qu’il faut. À changer notre regard sur nous, à nous réconcilier avec qui nous sommes, avec l’humanité en général et l’humanité en chacun d’entre nous.

Il existe de nombreux outils pour ça, comme la Communication NonViolente qui est un magnifique chemin qui me permet de me reconnecter à la vie à l’intérieur de moi, dont j’ai été coupée par l’école et l’éducation en général. Il existe d’autres voies. Notamment une voie politique. Nous devons, en tant que société, en tant qu’individus qui faisons partie de cette société, nous intéresser à la question de l’enfance. Nous devons arrêter de la reléguer à du subalterne, à quelque chose qui n’est pas important, à un sous-sujet. C’est un réel sujet et c’est même LE sujet auquel nous avons besoin de nous intéresser aujourd’hui si nous voulons enfin sortir des schémas que nous reproduisons sans arrêt.

Parce que tant qu’on n’aura pas eu le courage d’aller regarder à cet endroit là de nous et de notre humanité, nous ne sortirons pas de ce monde là. Nous n’en sortirons pas parce que nous ne serons pas allés là où nous le reproduisons ce monde là. Nous ne serons pas allés là où chaque jour, par les violences et les traitements que nous faisons subir aux enfants, nous reproduisons ce monde inégalitaire, injuste, violent. Ayons le courage d’aller voir ça, chacun pour soi et tous ensemble, en s’entraidant les uns avec les autres. C’est en ayant ce courage là que nous pourrons dessiner un nouveau chemin pour nous tous et toutes.

C’est tellement important que des voix s’élèvent pour parler de ce type de sujet. Nous sommes déjà nombreux à vouloir changer la manière dont les enfants sont considérés et traités dans la société. Je suis heureuse que ce mouvement soit en cours. Je pense à l’éducation démocratique, aux alternatives dans l’éducation, à l’unschooling, à l’accompagnement à la parentalité, aux gens qui luttent contre les violences éducatives ordinaires (réseaux, associations…). J’ai envie d’encourager toutes les personnes qui œuvrent à ce niveau là. Et aussi d’encourager tous les jeunes, tous les enfants qui sont déjà en train de prendre leur vie en main. Que ce soit Greta Thunberg, tous les jeunes qui se bougent pour le climat, qui veulent faire entendre leur voix et montrer d’autres chemins.

Trop souvent les adultes veulent faire porter aux enfants la culpabilité, le poids et le devoir de changer cette société. Les enfants arrivent dans ce bordel et ensuite on leur dit que c’est à eux, la nouvelle génération, de s’occuper de ça et de changer les choses. Ce n’est pas juste. Nous ne pouvons pas nous défiler en tant qu’adultes. Nous devons écouter, respecter et avancer avec les enfants, main dans la main. Nous devons leur permettre de pouvoir s’exprimer puisque nous avons ce pouvoir qu’il puisse le faire ou pas, en tant que mineurs. Nous ne pouvons pas nous défiler. C’est un chemin de réconciliation avec qui nous sommes. Et c’est beau.

Je crois qu’il y a un effet domino qui peut se jouer. Ou château de cartes. À partir du moment où nous arrêtons de considérer les enfants comme des sous-humains, ce sont tous les autres rapports de domination qui tombent, puisque les enfants sont en bas de la pyramide. Changer notre regard sur eux change également notre regard sur toutes les catégories opprimées de l’humanité. C’est pourquoi il est si important d’aller à la racine, l’enfance. Tel est mon espoir.

3 commentaires sur “« La première atteinte à la nature est faite à la nature humaine »

  1. Un chaleureux et énorme Merci pour ce texte!
    Comptez sur moi pour le relayer à un maximum d’associations, de groupes et de chaînes YouTube qui réfléchissent sur la question de ce monde d’après. Ce nouveau monde enfin respectueux de tout, tous et toutes, que nous sommes de plus en plus nombreux/ses à appeler de tous nos vœux, sans savoir encore comment passer à l’action de manière profonde et durable.
    La clé est là #stopveo

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