En apnée dans l’obscurité : « est-ce que j’en fais assez ? »

La question lancinante… Chaque jour je vois des nouvelles tragiques : « et moi, qu’est-ce que je fais pour améliorer ça ? » se demande quelque chose dans ma tête.

En boucle, des pensées tournent, jugent tout ce que je fais, me disent que je devrais faire plus, voir plus grand… Elles s’indignent que « je m’auto-sabote », parce que, quand même « avec mes capacités » (comme je l’ai entendu depuis ma petite enfance), je n’ai aucune excuse…

Et plus je lis ces nouvelles tragiques sur l’état du monde, pire c’est. Plus je culpabilise. Plus mon cerveau turbine à mille à l’heure dans l’espoir de trouver LA bonne idée, celle qui me permettra d’avoir un gros impact, de vraiment faire une différence.

Je crois que je n’arrive pas à lâcher l’espoir que je pourrais trouver cette bonne idée. A mon âge (bientôt 33 ans), il se rajoute aussi un « c’est maintenant que ça se joue, tu es assez âgée pour avoir de l’expérience et assez jeune pour entreprendre un truc d’envergure ». Ça me colle une pression dingue.

Je vois aussi de nombreux exemples inspirants, de personnes qui prennent la parole sur des sujets importants, s’engagent, agissent : « et moi, qu’est-ce que j’attends pour faire comme unetelle ? »

Comparaison. Culpabilité. Honte même.

Alors j’essaie de me rassurer en me disant que je fais de mon mieux. Que j’ai écrit des articles pour contribuer à politiser la question de l’enfance, c’est pas rien. Que j’ai donné des confs. Que j’ai porté un projet d’école démocratique. Que je me suis impliquée dans des assos. Que j’ai milité politiquement à gauche et en tant que féministe. Que je fais mon possible pour incarner mes valeurs. Que ma relation de couple est égalitaire. Que j’achète bio et local au maximum, peu de viande (je n’en mangeais plus du tout et m’y suis remise depuis que mon corps ne supporte plus le gluten). Que je limite mes déchets. Que je ne prends pas l’avion ou très rarement.

De mille et une façons j’essaie de ne pas nuire écologiquement et socialement. De vivre dans la non-violence. D’être à l’écoute des autres. D’être à l’écoute de moi aussi, de mon corps, de mes limites.

Est-ce que ça suffit ? Sérieusement : est-ce que ça suffit ? Comment puis-je le savoir ? C’est quoi le signal : quand le monde est devenu un paradis ?!

Et y a-t-il une place pour d’autres rêves, d’autres aspirations, quand tout en moi est sommé de suivre une ligne de conduite pour surtout éviter de nuire ?

Éviter de nuire. Voilà que je suis devenue un danger. Mes comportements peuvent être dangereux pour les autres et la planète, je dois être vigilante !

Envie d’être maman ? Et la surpopulation ? Et l’avenir de cet enfant ?

Quel goût écœurant elle a cette vie, vue sous cet angle ! Où est la liberté ? Où est la confiance ?

J’ai l’impression de me justifier de tout. Comme ma phrase sur la viande quelques paragraphes plus haut. C’est le pendant de la culpabilité : je me justifie.

Je sens une colère désespérée monter en moi alors que j’écris ces lignes. Quel sombre tableau ! Il semble tellement éloigné de la réalité de mon quotidien, si douce.

Si douce ? À moins que…

À moins que tout ce que je vous raconte là me ronge de l’intérieur depuis dix ans au moins. Silencieusement. Insidieusement.

La façade est joyeuse et lumineuse. Un désespoir sans fin hante les tréfonds de mon âme.

Qui aura les bras assez grands pour l’accueillir ?

L’écologie est devenue une camisole. Une dictature intérieure. La bienveillance aussi. Je me suis ligotée moi-même. J’étouffe. Je m’étiole.

J’ai tout ce qu’il faudrait pourtant, pour m’épanouir. M’élancer. Voler.

Mais le vol a un goût amer auquel je préfère la terre. Blottie dans un terrier, au moins je peux pleurer. Comme saigne mon corps du désespoir de ne pouvoir réellement vivre. À défaut, je préfère me cacher. M’isoler. Crier en silence.

Une part de moi cependant garde cette aspiration à la grandeur. Aimerait déployer mes poumons, entrer pleinement dans le jeu de la vie.

Mais par quel bout y aller ? Chaque élan est filtré à l’aune de son utilité, de sa contribution aux différentes causes qui méritent que l’on se batte pour elles.

Écrire ce livre ? Bof, tu peux faire mieux.

Écris plutôt celui-là. Ouais, non, finalement, laisse tomber. Celui-ci ? Pas mieux.

Élan, stop, élan, stop, élan, stop.

Deuil, deuil, deuil.

Y a-t-il quelque chose qui vaille la peine d’être fait, même imparfaitement ?

Et en parallèle les simples nécessités quotidiennes. Survivre. Gagner sa croûte. D’autant que maintenant qu’elle est sans gluten, ça coûte encore plus cher. Ben voilà, engage toi politiquement, socialement ! Agis pour changer les choses !

Je ne crois pas que tout le monde s’en fout. Au contraire. Moi je ne m’en fous pas, de tout. Toutes ces causes. Mais c’est trop à porter. Trop pour un être humain. Trop pour mes petites épaules. Et ça me fait chier putain, grave, j’aimerais tellement tout accomplir.

Je ne m’en fous pas, j’ai une conscience de ouf. Mais je n’ai qu’un corps et une vie humaine pour y répondre. Et je ne connais pas la réponse.

Où est la priorité ? Je ne sais pas. Où agir en ayant de l’impact ? Je ne sais pas. Qu’est-ce que je veux ? Je ne sais pas. Quel petit pas je pourrais accomplir ? Je ne sais pas.

Je suis perdue dans cette vie, arrivée je ne sais comment et je repartirai je ne sais quand.

Entre les deux, je fais de mon mieux. Et je pleure, parce que ce ne sera jamais assez.

5 commentaires sur “En apnée dans l’obscurité : « est-ce que j’en fais assez ? »

  1. Chère Emmanuelle,
    Je vois moi ce que du haut de tes 32 ans tu as accompli et tu accomplis chaque jour. Je ne sais pas pourquoi « faire plus » est si important pour toi, je l’entends et le respecte.
    Ce que je sais, c’est que tu as fait et que tu fais déjà beaucoup!
    Loin de moi l’idée d’opposer plus à beaucoup.
    Car oui on peut toujours faire beaucoup plus.
    Moi, j’aime le beaucoup qui est le tien.
    Vincent

    Aimé par 1 personne

    1. Cher Vincent,
      Merci, ton commentaire me touche profondément. En effet, je passais en revue ce soir – avec l’aide de mon conjoint – tout ce que j’ai fait et je fais déjà. Waouh ! Pourquoi je m’en demande tant, je l’ignore. Je ne sais pas vraiment faire autrement à vrai dire. Ou plutôt, si, j’apprends. Mais cette exigence revient à moi périodiquement. J’ai un peu l’impression de l’avoir exorcisée aujourd’hui, on verra la suite 😉
      Merci encore pour tes mots, ils comptent pour moi.

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  2. Bonsoir.
    J’ai lu votre texte. Il me ressemble comme 2 gouttes d’eau… J’aimerais tellement changé ce monde et faire de mon mieux surtout après être tombé bien bas… Je sors la tête de l’eau doucement mais mon égo est bien présent et malin comme jamais. Plonger dans les méandres du vide de son être ou obscurité comme vous dites. Là est la réponse. Encore faut il lâcher prise…
    Merci encore pour votre texte. Bonne soirée. FK.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonsoir Franck. Nous sommes donc reliés par ces ressentis parallèles que nous vivons chacun dans notre vie. Là est l’espoir : nous ne sommes pas seuls. Vous, moi, ça fait déjà deux. Et d’autres personnes m’ont dit des choses similaires à vous aujourd’hui. Peut-être sommes-nous paumés, désespérés… mais au moins nous le sommes ensemble. Et ça change tout. Chaleureusement, Emmanuelle

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